Bruno Duplant - Chamber and Field Works (2015-2017)

Quand je repense aux premiers enregistrements que j'ai entendu de Bruno Duplant au début des années 2010, lorsqu'il jouait de la contrebasse dans des formations d'improvisation libre à distance, je suis vraiment surpris de voir tout le chemin que ce musicien a parcouru. A cette période je n'aurais jamais imaginé qu'il devienne compositeur, et j'imaginais encore moins que ses pièces seraient réalisées par Taku Sugimoto. (Pareil pour ceux qui ont connu Sugimoto à la fin des années 80, début 90, lorsqu'il faisait de la guitare dans un groupe psyché, qui aurait imaginé qu'il dirigerait un orchestre de chambre quelques décennies plus tard ?) Et pourtant, quelques années et quelques dizaines de disques plus tard, voilà bien trois pièces de Duplant réalisées par un orchestre de chambre japonais (dirigé par Sugimoto) et une pièce mixte jouée par Sugimoto, présentées dans un très beau double CD publié sur another timbre.
Le premier disque regroupe les trois pièces les plus instrumentales, réalisées par le Suidobashi Chamber Ensemble avec Aya Naito au basson et à la voix, Hikaru Yamada à l'électronique, Masahiko Okura aux clarinettes soprano et contrebasse, Taku Sugimoto aux guitare et mandoline, Wakana Ikeda à la flûte et à l'harmonica et Yoko Ikeda au violon et à la viole. Il y a quelque chose de poétique et d'onirique dans ces pièces. Un quelque chose qui laisse songeur, rêveur. Ca ne paraît pas aux premiers instants, mais très vite on se laisse immerger dans ce flot étrange de notes tenues, parfois mélodieuses, parfois grinçantes. De longs sons parfois entrecoupés de bruits, qui ne laissent aucune place au silence et au repos, mais ne sont jamais ni si tendues ni agressives. Il n'y a pas besoin de repos à vrai dire, même si ce ne sont pas des drones et que ces pièces sont toujours en mouvement, il y a une constance dans la dynamique et cette constance suffit à elle-seule à construire une pièce. On se retrouve ainsi avec un ensemble de pièces où les notes glissent, émergent et se noient, dans un tout qui a quelque chose d'aquatique, de marin. Cet aspect marin, c'est l'équilibre très juste entre la constance du mouvement global et l'imprévisibilité de ce qui le constitue (chaque intervention instrumentale en fait). Bruno Duplant semble jouer sur cet équilibre entre linéarité et incertitude, et c'est ce jeu qui nous plonge dans une sorte de rêve éveillé où tout semble familier sans que l'on sache jamais vraiment où nous sommes ou ce qui va arriver.
Quant au deuxième disque, il est complètement différent dans la forme, et pourtant, il fait quand même ressurgir des émotions similaires. Il s'agit ici d'une longue pièce de 45 minutes pour field-recordings et guitare, réalisée par Taku Sugimoto seul. Ce dernier a réalisé cette pièce à partir de longs enregistrements bruts de parcs où se mêlent oiseaux, enfants, sons urbains lointains, machines d'espace vert, etc. Et à travers ces field-recordings, Taku Sugimoto dissémine avec parcimonie des notes de guitares pincées ou frottées, entrecoupées de longs silences, et jouées avec beaucoup de finesse. Alors non ça ne ressemble pas du tout au premier disque, et pourtant on retrouve de nombreux points communs, ceux qui faisaient justement la beauté des premières pièces pour orchestre de chambre. On retrouve cet équilibre étrange dans l'incertitude des enregistrements, dans la durée des silences et des notes, d'un côté, et toujours une constance dans les dynamiques des enregistrements comme de la guitare. Cet équilibre est aussi celui entre la composition et la place laissée au hasard, car les partitions du Duplant laisse une grande marge à Sugimoto afin que ce dernier fasse autant partie du processus de création que le compositeur lui-même.

C'est l'équilibre entre la composition et la réalisation, entre la détermination et l'indétermination, entre le bruit et la musique qui font de ces pièces des pièces qui ressemblent à des morceaux de vie, des pièces vivantes et organiques malgré leur minimalisme. Un équilibre "fragile" et une beauté instrumentale  qui font de ces pièces des instants qui nous plongent dans un état autre, rêveur, "mélancolique" dirait Bruno Duplant.


BRUNO DUPLANT - Chamber and Field Works (2015-2017) (2CD, another timbre, 2018)

Jean-Luc Guionnet & Thomas Tilly - Stones, Air, Axioms / Delme



C’est en 2012 qu’a été publiée la première partie du projet Stones, Air, Axioms, qui réunit Jean-Luc Guionnet et Thomas Tilly à l’intérieur de bâtiments religieux. La première installation s’était déroulée à la cathédrale de Poitiers (qu’on peut retrouver en CD), la deuxième dans une église polonaise, et enfin, dans la synagogue de Delme. Il s’agit dans ce projet d’investir une architecture particulière de manière sonore. Alors bien sûr, ce ne sont pas les premiers à exploiter la réverbération et l’acoustique propre à ce type d’architecture, mais Guionnet et Tilly vont beaucoup plus loin ici. Car après un examen des plans architecturaux, ils relèvent les dimensions du bâtiment pour les transposer, d’une part en fréquences sonores, puis en notes.  L’architecture n’est pas seulement instrumentalisée dans ce projet, elle est la matière même de la musique.
Le premier volume de ce projet ne m’a pas laissé beaucoup de souvenirs après ces années. Ce dont je me rappelle, c’est d’un enregistrement assez froid, austère, majoritairement composé de sinusoïdes, mais qui manquait un peu de vie. Mais avec ces années, il semblerait que Guionnet et Tilly aient  continué de peaufiner ce projet et de l’enrichir de manière spectaculaire. Durant cette installation, des haut-parleurs étaient disposés au sein de la synagogue ainsi qu’à l’extérieur, ces derniers diffusaient toujours des sinusoïdes (de manière aléatoire), des voix récitant une prière Dogon (en français, en sigi so et en hébreu), des témoignages mystico-spirituels d’amis, et des enregistrements instrumentaux (percussions, violon alto et cornemuse).

Si la « matière » sonore du premier volume de ce projet n’était composé que d’orgue et de sinusoïdes, on voit qu’elle s’est beaucoup enrichie ici. Mais l’élargissement n’est pas que sonore : l’introduction d’enregistrements vocaux, mais aussi d’instrumentistes et d’amis, confère à cette installation certaines dimensions qui ne sont plus qu’artistiques et esthétiques. Cette dernière possède également des côtés très intimes, mystiques et spirituels qui d’une part, font écho à la synagogue et sa fonction bien sûr, mais donne surtout plus de vie à cette installation qui sort un peu de l’abstraction et du formalisme. Tous ces « objets » - comme ils les nomment - sont autant d’univers différents empreints de beauté et de charme. Des univers dédiés à des haut-parleurs qui font vivre la synagogue aussi bien que la synagogue paraît vivre à travers eux. Toutes ces touches personnelles, ces objets, s’ils ne retranscrivent peut-être pas exactement l’architecture du lieu, permettent néanmoins de la ressentir. Car tout ce qu’il y  d’humain dans ces enregistrements, tout le signifiant de ces objets, permet une approche commune du lieu, qu’on soit présent ou non. 

Guionnet et Tilly ont également fait un grand effort « postproduction » si l’on peut dire. Ils ne se sont pas contenté de faire de simples captures sonores de l’installation mais ont véritablement composé une nouvelle pièce pour la publication. Dans les 20 pièces qui forment ce disque, on retrouve certains des objets diffusés (enregistrements vocaux ou instrumentaux), ainsi que des doubles enregistrements mobiles, des enregistrements stéréo, statiques ou non, mais toujours bruts. Le montage de ces différentes sources et techniques rend le tout encore plus vivant et accueillant, il ne cesse de surprendre.

De manière générale ce disque est une vraie surprise et une vraie réussite. Il partage la profondeur du mysticisme, la beauté sonore du field-recording, l’intelligence formelle et la sensibilité esthétique de l’art sonore, l’intensité et l’aspect organique de la musique. Un disque comme on n’en a jamais entendu et qui ne se laissera pas oublier. 


JEAN-LUC GIONNET & THOMAS TILLY - Stones, Air, Axioms / Delme (2xLP, Fragment Factory, 2018)

Vanessa Rossetto - Fashion Tape


Hello. Welcome and please come in. This is a demo.

C'est sur ces mots que s'ouvre la nouvelle cassette de Vanessa Rossetto. Des mots simples accompagnés d'un sample et suivis de field-recordings bruts. Le ton est donné. Car tout au long de cette cassette nous retrouverons des voix (provenant de field-recordings ou non), des boucles et des enregistrements bruts, plus quelques sons de synthèse pas beaucoup plus compliqués.

Contrairement à la pochette, la musique de Rossetto n'est pas si bigarée. Elle est plutôt simple et claire, mais d'une beauté et d'une inventivité rares. Mais ceci dit il y a quand même un éclatement de couleurs et des collages improbables ou surprenants à l'image de cette superbe séquence de synthétiseur très rapide sur Fake Cheese. Ce qui fait la beauté de ces compositions, c'est que malgré la simplicité des sources, Fashion Tape ne cesse de surprendre de par la diversité des timbres, des dynamiques et des couleurs sonores.

Samples sirupeux, fréquences simples, field-recordings urbains abrasifs et modulations agressives se mélangent ou se succèdent dans différents collages sonores éblouissants. Vanessa Rossetto nous entraîne dans des univers sonores variés, du plus intime au plus impersonnel, du plus ringard au plus fort et agressif. Un voyage qui vaut le coup car il fait partie de ces créations uniques qui ne ressemblent à rien d'autre. Vanessa Rossetto a su construire tout un univers qui ne lui appartient qu'à elle, et une forme personnelle de collage sonique et d'art sonore.

(Les copies ayant toutes été vendues une semaine après leur parution, Fashion Tape est dorénavant disponible gratuitement sur le bandcamp de No Rent, cf. lien ci-dessous.)


VANESSA ROSSETTO - Fashion Tape (cassette, 2018, No Rent)


Jérôme Noetinger - dr

Fondateur et acteurs au sein de labels, de catalogue de distribution, d'ensembles électroacoustique ou multi-disciplinaire, Jérôme Noetinger a un parcours musical et artistique trop vaste pour en parler ici. Mais ces dernières années, ses activités bénévoles se réduisent petit à petit avec notamment la fin de son activité au sein de Revue & Corrigée et la vente du catalogue de distribution Metamkine. Est-ce que ça a un rapport, mais cette diminution de ses activités correspond avec la parution de son premier solo. Car aussi étonnant que cela puisse paraître, après toutes ces collaborations avec des musiciens aussi variés que Keith Rowe, Lionel Marchetti, John Tilbury, Sec_, Will Guthrie, Anthony Pateras, Voice Crack ou Soixante Etages, après une vingtaine d'années de publications, on n'avait pas encore vu un seul solo de Noetinger, musicien hors-pair qui a fait de l'exploration sonore (et surtout électroacoustique) un art à part entière, notamment à travers l'utilisation du Revox.
Mais avec cette nouvelle année nous parvient enfin un album solo de ce dernier. Le travail de Noetinger ne m'est pas étranger, et son album ne nous réserve pas tant de surprise quand on connaît un peu ses productions ou ses lives. Mais c'est quand même avec un grand bonheur qu'on peut enfin l'entendre dans un cadre disons plus intime, plus personnel. Jingles, chansons populaires, discours radiophoniques, publicités, objets détournés, et synthés analogiques sont bouclés, travaillés et entremêlés aux bandes magnétiques du Revox. Peu importe la source, seul compte le résultat en fait. Et le résultat est une exploration du son sous toutes ses coutures : qu'il soit faible, fort, aigu, musical, bruitiste, simple, complexe, propre, dégradé, l'univers sonore de Noetinger ne connaît aucune limite et tout peut s'intégrer dans les structures éclatées de ses compositions.

Car il ne s'agit pas que de manipulations et d'explorations du son, ce qui importe c'est aussi de construire quelque chose de cohérent avec cette "matière". C'est peut-être là que Noetinger excelle  et c'est dans ce contexte (en solo donc) qu'on peut l'apprécier à sa juste valeur. Les dynamiques et les intensités sont au cœur de cette musique, et ces dernières se travaillent soit à partir du son lui-même, soit à travers la composition (et peu importe à vrai dire qu'elle soit improvisée ou non ici). Les structures ressemblent ici à un gigantesque jeu de montage et découpage parfois brutal, parfois plus souple. Un jeu où se jouent les dynamiques sonores, où chaque son prend toute sa forme et son sens. Les "matériaux" sonores utilisés semblent illimités, mais ils se fondent néanmoins dans un tout cohérent, dans une forme de narration personnelle et intime où le son se raconte lui-même. Ce qui fait la force de ces montages et découpages, de ces structures qui paraissent éclatées, ce ne sont pas leur forme, mais le sens et la puissance qu'elles donnent au son.

A l'heure qu'il est, si Jérôme Noetinger décide de consacrer plus de temps à son activité musicale qu'à ses nombreuses activités bénévoles, et quand bien même ces dernières comptent énormément pour la diffusion des musiques expérimentales, ce disque ne peut que laisser accepter ces nouvelles avec joie. Car oui, j'aimerais entendre beaucoup plus de productions de ce dernier, en solo ou non, mais voilà le genre de disque qui laisse espérer que ce musicien n'arrêtera jamais ses recherches musicales. Un artiste sans limite qui possède une personnalité artistique si forte, qui propose une musique aussi bien construite que n'importe quelle musique savante (même mieux souvent au regard des musiques dites "contemporaines") et aussi puissante que le meilleur groupe de grind, on n'en veut toujours plus forcément.


JEROME NOETINGER - dr (CD, Pied Nu, 2018)


Eva-Maria Houben - Voice with piano

C'est il y a environ quatre ans que j'avais découvert la superbe voix d'Irene Kurka sur un disque consacré simultanément à des oeuvres de John Cage et de Hildegard von Bingen. Au-delà de la surprise de voir ces deux compositeurs que tout semble opposer réunis sur un disque, c'est surtout la voix de Kurka qui m'avait franchement envouté. Et bien sûr, c'est avec autant de plaisir que j'ai reçu cette nouvelle collaboration avec une musicienne tout aussi admirable de mon point de vue : la pianiste et organiste Eva-Maria Houben, grande habituée du label wandelweiser.

J'ai passé de nombreuses heures ces derniers mois à écouter ou réécouter des disques qui ont fait la gloire de l'indus entre la fin des années 70 et le début des années 80, et parfois, entre les premières expériences extrêmes de SPK, un album de Whitehouse ou une expérimentation électronique dégeulasse et décalée de Throbbing Gristle, pour me reposer, passer à autre chose de radicalement différent, je mettais Voice with piano. Dans ce contexte, forcément, ces trois compositions d'Eva-Maria Houben jouées par elle-même au piano et Kurka à la voix apparaissaient extrêmement raffraichissantes et d'une pureté religieuse. Mais même en-dehors de ce contexte, en écoutant ce disque pour lui-même, je n'ai trouvé que de la beauté, de la simplicité et une forme de musique entre le lied et la chanson qui n'est pas sans radicalité.

Les accords de Houben sont très épars, voire disséminés, et entre eux, la voix de Kurka chante avec douceur et simplicité des vers (allemands) tendances minimalistes également. On ne s'étonnera pas de la présence très forte du silence toujours. En fait, je pense que sans ce silence, cette musique pourrait être ennuyeuse. C'est le silence qui donne ici toute la force et l'intensité de chaque intervention (autant du piano que de la voix). Même si les réalisations sont fragiles, subtiles et simples, belles et délicates, il semble à chaque écoute que c'est principalement le silence qui confère toute la force de ces réalisations. L'équilibre entre l'absence de sons, les mélodies, le texte et la musique a quelque chose de saisissant, car il relève de la perfection. C'est saisissant comme tout paraît beau et naturel, simple et équilibré.

Ces trois compositions d'Eva-Maria Houben, jouées avec tant de finesse et sans lyrisme excessif, autant par la pianiste que par Irene Kurka, relèvent de la poésie pure, en tant que forme sonore et musicale. Elles nous plongent dans un monde de mots où ces derniers sont autant de sonorités et de signes qu'une partition. Mais c'est également un monde de musique pure où la mélodie n'a pas besoin de développement magistral, juste un point d'orgue réduit à un silence qui fait sens. Des mélodies réduites au strict nécessaire, des vers également réduits, tout ceci pour faire vivre un silence éternel et sensationnel.


EVA-MARIA HOUBEN - Voice with piano (CD, wandelweiser, 2017)


Cristian Alvear, Makoto Oshiro, Shinjiro Yamaguchi, Hiroyuki Ura - Lucky Names

Lucky Names est un ensemble de trois compositions étranges et quelque peu minimalistes/réductionnistes qui ont une certaine tendance à abolir la frontière (déjà bien ténue depuis les musiques électroacoustiques) entre les matériaux musicaux et extramusicaux. Une tendance qui laisserait penser qu'au milieu de ces quatre musiciens (Cristian Alvear, Makoto Oshiro, Shinjiro Yamaguchi et Hiroyuki Ura), on pourrait très bien trouver Taku Unami ou Graham Lambkin... Bien sûr la première pièce, Repeat and Memory, composée par Shinjiro Yamaguchi, n'y est pas pour rien avec son mélange surprenant et hypnotique de métronome, de field-recordings bruts et de récitations entremêlées. C'est certainement ici que la musique est la moins musicale avec tous ces matériaux hors-normes qui, grâce à la structure, finissent tout de même par former une musique plutôt sensible et chaleureuse malgré l'apparence froide et austère du premier abord.

Mais si sur les deux autres pièces (Lucky Names, composée par Makoto Oshiro, et Sin Titulo #18 de Nicolas Carrasco) les instruments sont au premier plan (guitare et percussion) et nous entraînent dans des territoires plus connus et familiers (proches du réductionnisme), il n'en reste pas moins que chaque pièce tend tout de même à vouloir sortir du musical. Les instruments semblent plus frappés que joués, les formes semblent parfois lacérer les pièces. Particulièrement dans Sin Titulo #18, nous ne sommes jamais un l'abri dans silence qui vient littéralement découper dans le son, avec une soudaineté et une brusquerie détonnantes. Le jeu des instrumentistes a quelque chose d'austère et froid, de rigide et "inorganique". Les musiciens s'effacent avec leur personnalité, leur sonorité et leur instrument pour ne laisser apparaître qu'une forme pure, toute puissante et belle. Il s'agit bien là d'une musique formelle non au sens péjoratif, mais au sens où le son et les musiciens ne sont plus que des instruments de la composition, ils ne sont plus qu'un outil au profit de la création d'une idée. Et heureusement, ces idées et ces formes ne sont pas aussi froides et rigides que la réalisation, elles nous entraînent au contraire dans des paysage poétiques, chaleureux, sensibles et beaux où le musical et l'extramusical, le silence et le son, la voix et la parole, la forme et le fond ne font plus qu'un dans un univers suprenant et créatif qui va au-delà du simple minimalisme et du formalisme (au sens péjoratif cette fois) réductionniste.


CRISTIAN ALVEAR, MAKOTO OSHIRO, SHINJIRO YAMAGUCHI, HIROYUKI URA - Lucky Names (Wild Silence, CD, 2017)

Keith Rowe & Michael Pisaro - 13 Thirteen



Si la rencontre de Keith Rowe et Michael Pisaro n'est pas complètement inattendue, elle n'en reste pas moins franchement intrigante. On peut penser à tout ce qui rassemble ou réunit ces deux musiciens, à commencer par leur instrument - la guitare, mais aussi une histoire marquée par la musique improvisée et le free jazz, certaines oeuvres de John Cage, un goût prononcé pour les musiques dites "classiques", le plaisir à jouer dans des situations où la composition et le hasard s'entremêlent, etc. Mais il s'agit quand même de deux générations différentes, de deux continents. Entre les premières improvisations électroacoustiques d'AMM au milieu des années 60 et les premières compositions minimalistes et aléatoires de Wandelweiser, il y a quand même un monde, et c'est la rencontre de ces deux mondes qu'on s'attend à trouver sur ce disque. 


On s'y attend, on l'espère, mais ce n'est pas tout à fait ça, heureusement ou non, peu importe c'est comme ça. Avant cette rencontre, Keith Rowe et Pisaro s'étaient préparés en écrivant chacun une partition qu'ils suivraient durant leurs enregistrements. Une partition chacun, suivie seulement par celui qui l'a écrite, et composée à distance. Peu de mots ont été échangés, chacun savait ce qu'il avait à faire et l'a fait, durant plusieurs heures. On pourrait faire un parallèle avec un autre duo de guitares où Pisaro et Sugimoto suivaient une partition, mais sans s'entendre, sauf qu'ici c'est l'inverse : une performance commune pour deux partitions distinctes.

Si les membres de Wandelweiser avaient tendance à se démarquer de la musique improvisée avec leurs pupitres et compagnie, la présence de plus en plus forte d'improvisateurs qui jouent leur musique rend de plus en plus ténue la frontière entre certaines compositions et certaines performances réductionnistes. Il n'y a pas si longtemps, on a également pu entendre une collaboration entre la chanteuse pop Julia Holter et Michael Pisaro, une collaboration qui semblait comme l'affirmation que non, ce dernier ne voulait pas forcément rentrer dans la catégorie des compositeurs "sérieux". Quant à Keith Rowe, plus ça va, plus il se démarque des improvisateurs et affirme avec insistance l'influence de compositeurs "institutionnels" (de John Cage à Chostakovitch) - ainsi les fameuses radios de KR sont de plus en plus facilement remplacées par des extraits de musique classique. Tout ça pour dire que les deux guitaristes n'appartiennent pas clairement à aucune catégorie officielle et qu'ils savent très bien jongler avec les barrières stylistiques et les frontières formelles. Preuve en est si besoin cette proposition de compositions distinctes qui leur a si bien réussie.

Quelque soit la structure que chacun s'est imposée, ce qui frappe au premier abord est la simplicité de cette rencontre. On attend quelque chose d'énorme (moi du moins j'attendais quelque chose de magistral, étant donné l'importance que j'accorde à chacun de ces musiciens), mais non, tout se joue en finesse, en délicatesse. Keith Rowe et Michael Pisaro se respectent, s'approuvent et communiquent à travers des accords distillés, des bruitages fantomatiques, des sinusoïdes légères, des extraits de quatuors à cordes lumineux. Ils construisent une musique fine et élégante composée de quelques strates abstraites et rugueuses souvent mais aussi mélodiques parfois. Des strates et des couches qui ne sont jamais envahissantes ni silencieuses. Guitare sur table et guitare classique ne s'affrontent pas, pas plus que l'ordinateur de Pisaro et les citations de Keith Rowe, non tout se questionne, se répond et se complète dans une harmonie incroyable.

La finesse et l'élégance de cette rencontre sont marquantes. Au début, on a l'impression d'assister à quelque chose d'anodin un peu, puis peu à peu on se rend compte que leur musique nous transporte ailleurs, avant de brutalement nous renvoyer dans la réalité, pour encore s'échapper. Tout se joue pour chacun dans cet affrontement entre le réel et l'imaginaire, dans l'influence que le son et la musique peuvent avoir sur notre perception du réel. Après avoir écouté ce disque, il faut un temps d'adaptation pour retrouver notre ouïe normale, notre ouïe sociale, car la force de cette rencontre est de choquer nos habitudes. Pisaro et Keith Rowe construisent un paysage sonore qui n'est ni faible ni fort, ni agressif ni doux, ni abstrait ni mélodique, ils jouent dans un entre-deux perturbant et déroutant, un entre-deux qui modifie notre perception de la musique, de l'environnement, et du monde.

Sentir sa perception se modifier est déjà une expérience rare, et généralement cela se fait de manière plutôt brutale. Mais troubler la perception de manière aussi fine et légère est quasiment une expérience unique, que seule cette rencontre pouvait susciter.


KEITH ROWE & MICHAEL PISARO - 13 Thirteen (2CD, erstwhile, 2017)


Magda Mayas & Jim Denley - Tempe Jetz

Entre le remarquable coffret du Splinter Orchestra et un beau solo sur Sofa, le saxophoniste et flûtiste australien Jim Denley n'arrête plus de sortir des disques, lui qui peut pourtant passer plusieurs années sans en sortir un. Et ce n'est pas tout, il a également fallu qu'il sorte un duo aussi remarquable en compagnie de Magda Mayas, autre improvisatrice aujourd'hui largement reconnue et membre importante de la scène berlinoise, qui expérimente sur ce disque le clavinet, sorte de clavecin électrique improbable.
Voilà donc qu'arrive Tempe Jetz, publié sur Relative Pitch. Je n'écoute plus autant de "musiques improvisées" (et je le dis certainement à chaque fois que je chronique un disque d'impro libre...), mais Jim Denley fait partie de ces rares improvisateurs que j'apprécie toujours autant à chaque nouveau disque, peut-être est-ce aussi du fait qu'il n'est pas qu'un improvisateur, et qu'il sait rompre avec certains codes (au même titre que Martin Küchen ou Anthony Pateras).  Peut-être, mais en attendant, ici il s'agit bien d'impro libre, de réductionnisme même, d'une collaboration concentrée principalement sur le timbre, le calme, l'improvisation et les techniques étendues.

On a donc un bon disque d'impro ici, très bon même. Un disque où Jim Denley et Magda Mayas explorent toutes les possibilités de leurs instruments (saxophone alto, flûte basse et clavinet) ainsi que toutes les interactions possible entre les deux musiciens. Lors de ces improvisations, Denley et Mayas fabriquent des univers liquides et  bouillonnants, des continuums percussifs, et des souffles abrasifs. Ils fabriquent des timbres et des sons comme on peut parfois en entendre dans le réductionnisme, mais avec des personnalités affirmées et une certaine créativité à ce niveau, tout en sachant bien structurer les intentions, les tensions, et les pauses. Si les deux musiciens peuvent être très bien distincts, ils parviennent aussi à se mélanger et à s'entremêler de manière parfois chaotique et magique.

Ils n'explorent pas forcément un univers sonore complètement inouï, mais ils le font comme avec sagesse et parcimonie. Contrairement à beaucoup d'improvisateurs, les techniques étendues semblent utilisées à bon escient, rien n'est gratuit. Il ne s'agit pas de chercher pour chercher de nouveaux timbres, de nouvelles couleurs et de nouvelles textures. Le duo utilisent plutôt ces derniers pour créer une musique personnelle, ou interpersonnelle tellement les deux voix sont prononcées. Avec Tempe Jetz, Jim Denley et Magda Mayas offrent une musique spontanée et maîtrisée, exploratrice et structurée, abstraite et intentionnée, calme et réfléchie, tout en sachant créer des tensions au bon moment et se laisser immerger dans des labyrinthes soniques quand il faut.


MAGDA MAYAS & JIM DENLEY - Tempe Jetz (CD, Relative Pitch, 2017)



Randy Gibson / Andrew Lee - The Four Pillars Appearing from The Equal D under Resonating Apparitions of The Eternal Process in The Midwinter Starfield 16 VIII 10 (Kansas City)

Aujourd'hui, ça ne fait plus beaucoup de doutes, Andrew Lee est l'un des jeunes musiciens américains les plus intéressants que je connaisse, et certainement le pianiste le plus incroyable dans le milieu des musiques expérimentales et minimalistes. Après de nombreuses publications consacrées aux membres de Wandelweiser (Eva-Maria Houben et Jürg Frey), à la musique minimaliste américaine (Tom Johnson) ainsi qu'une mémorable réalisation de November de Dennis Johnson, il n'est pas si étonnant qu'il se consacre dorénavant à la musique de Randy Gibson, un élève de La Monte Young, pour qui November fut justement une révélation et une grande source d'inspiration

Outre son indéniable talent d'interprète et de pianiste, ce que j'apprécie toujours chez Andrew Lee est son choix de compositeurs pas aussi connus qu'ils ne le méritent. Et c'est bien grâce à lui que j'ai pu découvrir certains musiciens américains restés dans l'ombre de figures plus médiatiques ou populaires pendant des années. Cette fois, la collaboration avec Randy Gibson m'a révélé non pas un vétéran ou une figure tutélaire du minimalisme, mais un  jeune musicien américain qui a débuté sa carrière durant les années 2000, après des études avec La Monte Young, dont il est très proche et par qui il est plus que marqué.


C'est sans aucun doute ce parrainage qui l'a amené vers des recherches sur l'intonation juste et le piano. Mais puisque que Andrew Lee travaille habituellement avec un piano tempéré, la solution pour mener à bien cette collaboration a été de trouver un compromis : un compromis radical qui consiste à n'utiliser qu'une note sur le piano, à ne jouer que les , pendant une sorte d'improvisation de 3 heures et demi, qui n'est pas sans rappeler le permier mouvement du Musica ricercata de Ligeti - pièce où le pianiste ne jouait que des la.
Sauf qu'ici, aucune fondamentale ne viendra conclure ce disque, et de toute façon, la comparaison ne peut pas aller beaucoup plus loin. A l'aide d'un dispositif électronique d'amplification et de filtres, Gibson et Lee parviennent à jouer sur toutes les harmoniques propres au et à composer une sorte de pièce proche d'une intonation juste ou naturelle. Car c'est ce qui importe toujours à Gibson, l'intonation juste, et le dispositif électronique ainsi que la contrainte de ne jouer que des octaves ne sont là que pour retrouver la musicalité propre à un accordage "naturel".

Ainsi, seul, au piano, accompagné d'un léger dispositif électronique, avec l'ultime contrainte de ne jouer que des , Andrew Lee a enregistré cette pièce d'une traite, durant 3 h 30, trois heures qui révèleront des motifs mélodiques et des beautés jusqu'alors méconnues. Les trente premières minutes constituent une sorte d'introduction duranl laquelle Andrew Lee semble s'échauffer, se concentrer et tester son "matériel". Les notes sont longues, étirées, espacées par de longs silences. On prend conscience de leur richesse harmonique à travers le spectre qui résonne suite à chaque attaque. Puis dès la deuxième partie, les martèlements commencent. Ce n'est plus tout à fait le même univers, mais ce n'est pas franchement différent. Tout n'est qu'affaire de temps et d'espace. Mais en accélérant le rythme, en mélangeant les octaves, des bourdons apparaissent et des formes de mélodies surgissent de manière fantomatique.

Et puis c'est parti pour 3 heures continues de ré. Toujours cette même note déclinée sur sept octaves. Une seule note utilisée durant plus de 3 heures, et pourtant, ce n'est minimaliste que dans la forme et le concept. Car dans la réalité, dans l'expérience de l'écoute comme dans le contenu, la musique créée lors de cette performance est une musique en constant changement, en évolution permanente. Je ne sais pas quelles formes de consignes et de structures peut suivre Andrew Lee lors de cette "improvisation", mais la musique née de cette collaboration change sans cesse de forme, de caractère, et de couleur. Le moindre petit changement de rythme, l'introduction d'une seule note supplémentaire dans les nombreux clusters bourdonnants et martelés, chaque évènement est un bouleversement de l'ordre. Chaque nouveauté, si minime soit elle, explose tout l'espace, forme une nouvelle mélodie, dévie le bourdon de manière abrupte, et c'est toute la forme de la pièce qui change.

Mais surtout, à un niveau moins formel, cette écoute révèle une beauté incroyable. Cette composition de Randy Gibson explore la beauté naturelle et très mathématique des octaves. Une beauté basée sur la simplicité et la clarté. Mais il va plus loin, beaucoup plus loin, en allant chercher des  harmoniques aussi naturelles et mathématiques mais beaucoup moins claires et plus envoutantes, car on n'a pas forcément l'habitude de les entendre. Il confronte ainsi un monde du visible (le ) et de l'invisible (les harmoniques) pour former un univers où tout retrouve sa force, sa forme, sa beauté, sa puissance, sa cohérence. Une pièce magique et merveilleusement belle.

RANDY GIBSON / ANDREW LEE - The Four Pillars Appearing from The Equal D under Resonating Apparitions of The Eternal Process in The Midwinter Starfield 16 VIII 10 (Kansas City) (3CD, Irritable Hedgehog, 2017)


Junko & Thomas Tilly - Wild Protest

Le lyrisme sauvage de Junko d'un côté, la finesse d'écoute et d'enregistrement de Thomas Tilly de l'autre côté : voilà bien une rencontre que je n'aurais pas prévu et que j'ai découvert avec plaisir. Aussi improbable et étonnante qu'elle paraisse néanmoins, cette collaboration marche, et même très bien. 
Junko Hiroshige, qu'on a pu entendre aux côtés de Dustbreeders, Masayoshi Urabe, Mattin et Michel Henritzi entre autres, n'est pas là pour nous épargner. Sa voix est bien l'actrice principale de cette collaboration inouïe, sauvage et poétique. Cette voix qui hurle je ne sais quoi, du plus haut possible de ses cordes vocales, ce cri incessant et toujours plus fort et intense qui ne se fatigue jamais, cette blessure sonore béante qui ne cesse de s'élargir, oui cette voix envahit tout le disque, elle est là, elle se pose au milieu d'une forêt et absorbe tout l'environnement, pour le concentrer en un cri unique et inépuisable.

De son côté, Thomas Tilly ne fait que capter cette présence vocale, ce cri au milieu de la forêt. Je m'attendais à quelques montages fins et savants dont il a le secret, à une accumulation de matière sonore bruitiste, ou à une composition électroacoustique magistrale. Mais non, Thomas Tilly ne fait que se poser, choisir l'emplacement idéal, et capter cette voix dans cet environnement. Sa présence est discrète mais fondamentale. Car ce qui n'aurait pu être qu'un solo vocal hystérique et primitif se transforme ici en un chant naturel qui finit par revêtir des touches de plus en plus douces et naturelles. Car il ne s'agit pas que de trouver le meilleur emplacement et la meilleure manière d'enregistrer pour mettre en valeur la voix de Junko, il s'agit de trouver un équilibre entre cette voix et le milieu dans lequel elle évolue. Et c'est grâce à cet équilibre entre les sons naturels et la performance de Junko que cette dernière revêt un caractère de plus en plus doux et chantant, comme un oiseau rare perdu au milieu de cet environnement, un animal perdu qui cherche ses repères ou sa famille, n'ayant aucune crainte d'être surpris grâce à la présence bienveillante des micros.

Et finalement, hormis lors du climax atteint sur les dernières minutes, cette collaboration se révèle surprenante pour sa douceur, sa finesse, et son équilibre instable entre la nature et la culture, entre le chant improvisé et gratuit de Junko, et l'environnement sonore très marqué par le finalisme et le déterminisme naturel. Si la sauvagerie culte de Junko frappe toujours au premier abord, frappe même très fort, elle finit par trouver sa place dans le cours naturel de l'environnement forestier. Thomas Tilly conserve la puissance et l'intensité de Junko mais la transforme quelque peu en la confondant dans un environnement marqué par le calme et la douceur. Et au final on ne sait plus si c'est la forêt qui hurle ou si Junko se fond dans cet environnement et lui répond de la manière la plus naturelle qu'elle connaisse. Quoiqu'il en soit, le dialogue instauré entre Junko et la forêt, par l'intermédiaire indispensable de Thomas Tilly, se révèle passionnant, riche, beau, sauvage et doux à la fois.


JUNKO & THOMAS TILLY - Wild Protest (LP, 2016, Vent des Forêts)



Pan Daijing - Lack

En 2013, comme beaucoup d'auditeurs pas nécessairement proches des musiques expérimentales, ni forcément au courant de l'activité de PAN et de Rashad Becker, j'ai été vraiment surpris par le premier disque de ce dernier et j'attendais le deuxième volume avec impatience. Puis ce dernier est sorti, mais là, ça a été la déception, je le trouvais beaucoup trop convenu, trop attendu. Parallèlement, le label berlinois le plus en vogue des musiques expérimentales ne cesse de produire des disques à tendance house et dancefloor, esthétiques qui ne m'intéressent pas du tout du coup je n'espérais plus grand chose de ce label.

Mais par curiosité, je voulais quand même écouter ce nouveau disque sorti cet été par la musicienne  sino-germanique Pan Daijing. Et là je n'en revenais pas. Lack aurait pu être la suite de Traditional Music of Notional Species dans la mesure où on y retrouve l'utilisation des mêmes filtres tant prisés par Rashad Becker. Mais Lack pourrait aussi être la musique d'une descente de kétamine mal gérée au milieu d'une free party. Aussi, Lack, c'est la rencontre entre deux influences très fortes, la musique électroacoustique et l'indus.
Je n'aime pas spécialement parler de genres ou d'influences, mais là, c'est souvent trop flagrant. On retrouve les mêmes modulations sonores que celles utilisées par Rashad Becker, ces enregistrements détendus et arrondis pour former d'étranges mouvements soniques. Des procédés similaires qui ne forment pourtant pas la même musique du tout. Car Pan Daijing n'hésite pas à utiliser sa voix dans d'étranges incantations qui peuvent aussi rappeler Diamanda Galas, tout comme elle peut utiliser d'instruments distordus ou de sonorités très harsh dans une ambiance à la Throbbing Gristle, sans parler des beats hardcore festifs sortis de free party.

Tout ça non pas pour dire que Pan Daijing manque de personnalité ou fait du vulgaire montage. Bien au contraire, la musique de Pan Daijing ne ressemble à aucune autre et cette artiste sait largement faire preuve de créativité. Elle ose au contraire des assemblages et des montages inattendus, elle ose explorer le son et surtout les atmosphères de manière très singulière, parfois avec douceur, parfois avec violence. Autant de pièces qui forment parfois des plongées angoissantes dans des mondes sonores incroyables, ou des rêveries surprenantes et détendues dans des textures accueillantes. Une magnifique rencontre entre la musique électronique, la voix, l'indus et les musiques expérimentales.


PAN DAIJING - Lack (LP, 2017, PAN)

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Cristian Alvear & Seijiro Murayama - Karoujite

Depuis quelques semaines, j'ai écouté de nombreux disques, plusieurs dizaines certainement, mais il n'y en a qu'un seul qui revient toujours. Je devrais dire deux peut-être avec les ChamberEvents de Burkhard Schlothauer, mais je reviens toujours aussi inlassablement vers Karoujite, la première publication d'une collaboration qui continuera de se produire j'espère : Cristian Alvear et Seijiro Murayama. Si le premier était encore inconnu il n'y a pas si longtemps, on n'arrête pas de découvrir de nouvelles compositions pour guitare, anciennes ou composées pour lui, écrites par des membres de Wandelweiser surtout (Pisaro, Frey, Beuger, Malfatti, Thut) mais aussi par de plus jeunes compositeurs inspirés par les musiques expérimentales et minimalistes (d'incise, Sarah Hennies, Taku Sugimoto, Ryoko Akama par exemple).

Pour ceux qui connaissent déja bien, ou même juste un peu, Cristian Alvear et Seijiro Murayama, cette rencontre enregistrée au Japon ne les étonnera pas plus ça que dans la forme. Car en gros, il s'agit de trois pièces répétitives, remplies par les frottements de cymbales de Seijiro Murayama, ou par les battements rapides de caisses claires, et ponctuées par la répétition lente mais pas trop d'une note de guitare, ou un accord léger. Voilà pour un descriptif grossier et sommaire, qui correspond d'une certaine manière à ce qu'on entend mais pas vraiment à ce qu'on ressent.

Car la musique de ce duo, malgré les répétitions, n'a rien de minimaliste, on pourrait même être tenter de la qualifier de maximaliste tant elle parvient à remplir l'espace, et ce de plus en plus au fur et à mesure qu'avance le disque. C'est une musique répétitive, oui aucun doute, mais loin des répétitions parfaites et monotones. Non, il s'agit de répétitions avec leurs faiblesses, leurs erreurs, leurs à peu près en somme. Et la musique évolue sur ce terrain glissant et indomptable de la faiblesse humaine, de la résonance du lieu, de la spontanéité d'une matière sonore qu'on peut créer, mais jamais totalement maitriser. C'est comme si le duo invoquait une matière sonore, et lui laissait champ libre pour ensuite créer l'espace sonore qu'elle souhaite. D'où la beauté et l'unicité de ces espaces sonores inouis.

Cristian Alvear et Seijiro Murayama jouent de la guitare et de la batterie, jusqu'ici pas de problème. Ils composent ensemble une musique répétitive et peut-être minimaliste. Mais l'écoute de ce disque nous plonge surtout dans la création d'espaces sonores riches, dans la création d'une écoute unique, dans la création d'un monde musical où les éléments primaires s'opposent (la pulsation de la guitare et le jeu lisse de la batterie) pour mieux se rejoindre et former un espace homogène et équilibré : un espace musical puissant, beau, envahissant, toujours plein, riche et fluctuant, incertain et fluide. On est loin des clichés du minimalisme et de la musique répétitive tout en étant dedans en somme. On n'est plus dans la composition stricte ni dans l'improvisation libre, mais dans une musique très cadrée, propre, qui sait rester ouverte à tous les possibles, et qui joue de tous ces possibles incertains et beaux.


CRISTIAN ALVEAR & SEIJIRO MURAYAMA - Karoujite (CD, 2017, Potlatch)


Splinter Orchestra - Mungo

Splinter Orchestra est un collectif qui existe depuis maintenant une quinzaine d'années, au sein duquel on a pu retrouver la plupart des improvisateurs et musiciens expérimentaux australiens des années 2000 et 2010. Aucun disque n'était sorti depuis dix ans (à l'époque où ce projet évoluait avec Chris Abrahams, Clayton Thomas, Clare Cooper, Monika Brooks, Mike Majkowski, ou encore Dale Gorfinkel), mais l'orchestre revient aujourd'hui avec un triple CD dans lequel on retouve quelques musiciens phares tels Jim Denley, Laura Altman ou encore Cor Fuhler.
Un triple CD pour trois mouvements qui se déroulent dans divers lieux à divers moments : à l'aube dans un parc naturel, à midi dans un batiment en bois, et en pleine nuit sur une piste d'atterrissage. A chaque fois, ils étaient une vingtaine de musiciens à suivre quelques consignes ouvertes sur les placements et les déplacements par rapport aux microphones, mais surtout à prêter une attention extraordinaire à l'espace comme au temps pour créer trois pièces complètement différentes, le reflet de là où elles se déroulaient.

Il ne s'agit pas du tout d'enregistrements de terrain à chaque fois, l'environnement est présent certes, mais surtout pas au premier plan. Ce dont il s'agit, c'est d'un dialogue hors du commun entre une vingtaine de musiciens, avec un certain lieu à un moment x. L'orchestre entame une sorte de dialogue avec l'espace sans pour autant faire de ce dernier un élément musical. En fait, l'espace et le temps semblent être des éléments compositionnels plutôt que sonores ou "instrumentaux". Le dialogue n'est pas sonore et concret, il est plutôt abstrait. Les lieux d'enregistrements semblent former des partitions qui invitent les musiciens sur des territoires sonores différents et uniques, des territoires qui n'auraient jamais pu se former ailleurs à un autre moment.

Ceci-dit, si les ambiances et les environnements changent au fil de ces trois disques, il s'agit toujours du même orchestre et des mêmes musiciens qui jouent, et de fait, il y a quand même une cohésion et une unité entre ces trois disques. L'orchestre navigue régulièrement entre quelque chose d'abstrait et abrasif, et quelque chose de mélodique et archaïque. Les instruments frottent et craquent d'un côté, mais chantent aussi de manière primitive et simple. Les flûtes, les voix et les percussions primitives côtoient des cordes triturées et des objets incongrus ainsi que des saxophones comme fissurés. Il y a quelque chose d'atmosphérique mais étrangement intense et captivant, comme un univers imprévisible et exotique qui se déroule sous nos yeux. On est toujours à cheval entre une musique apaisante et tendue, mélodique et abstraite, maximaliste et réductionniste.

Je dois dire que je n'écoute plus beaucoup de musiques improvisées, que je me lasse de nombreux improvisateurs. Mais là, il s'agit de ces disques qui me font aimer l'improvisation, qui me font aimer l'expérimentation. Car il s'agit d'un disque qui contrairement à beaucoup d'autres, possède son univers propre, une ambiance personnelle, des sonorités créatives. Il ne s'agit pas seulement d'improvisation, de concept sur l'espace et le temps, de dialogue avec l'environnement, il s'agit d'un acte créatif, d'une proposition fraiche et innovante qui donne du sens à l'improvisation ainsi qu'à la musique expérimentale. Une beauté.


SPLINTER ORCHESTRA - Mungo (3CD, Splitrec, 2017)


Splinter Orchestra - Mungo National Park March 2016 from Axel Powrie on Vimeo.

Jonas Kocher - Plays Christian Kesten & Stefan Thut

Accordéoniste suisse qu'on a pu entendre aux côtés de Michel Doneda, Hans Koch, Jacques Demierre et bien d'autres improvisateurs, Jonas Kocher s'est illustré comme un instrumentiste délicat, précis, innovant et minimaliste. Ceci-dit, hormis au sein de l'Apartment House, je ne pense pas l'avoir déjà entendu réaliser les pièces d'autres compositeurs, ni même les siennes. C'est maintenant chose faite avec ce deuxième disque en solo, consacré cette fois non plus à une exploration intime de l'accordéon, mais à la réalisation de deux pièces écrites par Christian Kesten (pour Jonas Kocher) et Stefan Thut.
La précision, la délicatesse et la subtilité dont pouvait faire preuve Jonas Kocher quand il improvisait sont ici mises au service de ces deux compositeurs. Pour untitled (solo for accordion), de Christian Kesten, Jonas Kocher joue uniquement sur les deux octaves les plus hautes de son instrument. Deux octaves choisies par Kesten car elles offrent une multitude de possibilités microtonales et de tremblements dus à la fragilité des anches. Kesten et Kocher se rejoignent ici dans une volonté d'explorer les plus subtils mécanismes de l'accordéon, d'explorer sa richesse, ses "défauts", et ses surprises. Ils les explorent de manière fine et minimale, il ne se passe pas grand chose, Jonas Kocher jouent deux ou trois longues notes tenues superposées, mais ce quelque chose est toujours intéressant. On ne sait jamais à quelle vitesse les notes vont se frotter les unes aux autres, de quelle manière elles vont remplir l'espace ni combien de temps dureront-elles. La beauté de cette pièce tient à un équilibre suprenant entre la réduction drastique des moyens et la richesse des effets. Car si Kocher n'explore qu'une partie réduite de son clavier, il n'empêche que toutes sortes d'accords surgissent et produisent des harmoniques qui se renouvellent sans cesse et créent un espace sonore toujours neuf, très humain, sensible et organique.

La seconde pièce présentée sur ce disque, eine/r, 1-6 de Stefan Thut, offre une musique qui paraît plus mathématique et hasardeuse, mais aussi plus abstraite et minimale. Ici encore, les moyens sont réduits et Jonas Kocher n'utilise qu'une très faible partie de son clavier, quelques notes disséminées à travers un environnement quotidien. On ne sait plus trop si la musique vient ponctuée le silence, si elle remplit l'espace, si c'est le bruit de fond qui constitue l'espace sonore dans lequel les notes disparaissent ou si la musique est constituée d'un silence qui tente vainement de prendre place. Il s'agit là encore d'une musique délicate et précise. Jonas Kocher sait choisir l'attaque et le volume qui conviennent à l'étrange univers radicalement minimal de Stefan Thut. Les premières notes d'accordéon, et plus particulièrement les basses, dramatisent l'espace sonore, le quotidien auquel elles appartiennent. Puis, peu à peu, à force de répétitions, chaque note devient de plus en plus monotone, et les bruits de fond de plus en plus importants, jusqu'à ce que l'accordéon s'évanouisse, qu'il s'efface dans l'espace sonore qu'il a lui-même créé. Tout paraît simple et banal au premier abord, mais il fallait une grande précision, une approche très sensible et une écoute profonde pour arriver à ce résultat. C'est ici que l'on se rend compte que les années passées par Jonas Kocher à trifouiller les moindres recoins de son instrument, jusqu'aux plus infimes détails, ont fait de lui un musicien exceptionnel, capable de réaliser les musiques les plus subtiles et exigeantes.


JONAS KOCHER plays Christian Kesten & Stefan Thut (CD, Bruit, 2016)


Coppice - Preamble to Newly Cemented Dedication to Freedom

Dès les premiers sons de ce nouveau disque du duo Coppice, on pense aux étranges synthèses de Rashad Becker, avant de plonger dans des modules électroniques proches d'un dub à la Hey-O-Hansen, voire dans les installations recyclées de Matmos. Oui ça fait beaucoup de comparaisons dès les premières lignes, mais les trois morceaux présentés sur ce nouveau mini disque changent vraiment des précédents Coppice.

Pas de vieux orgues recyclés, ni de ghetto blaster et de cassettes, juste des synthés modulaires et quelques objets sont utilisés sur Preamble to Newly Cemented Dedication to Freedom. Noé Cuéllar et Jospeh Kramer produisent ici une "musique sensuelle" faite de boucles mélodiques filtrées et de beats légers et métalliques. Ils choisissent une nouvelle direction, ou plusieurs directions, plus douce, plus électronique. Une direction qui paraît plus facile d'accès, de par ses mélodies lentes et décalées, avec ses rythmiques claires et électroniques, mais qui reste toujours aussi créative et unique. Coppice n'essaye pas de faire de la musique électronique "facile", ils continuent de défricher des territoires sonores jamais explorés, de créer une musique personnelle et forte, de proposer quelque chose d'inouï et d'unique en somme. C'est peut-être court, très court, et ça peut paraître facile, ou léger, mais ce disque n'en reste pas moins un disque qui se reconnaît entre mille, un disque créatif et puissant fait de trois propositions fortes et nouvelles.


COPPICE - Preamble to Newly Cemented Dedication to Freedom (mini CD, Aposiopèse, 2016)


Ghédalia Tazartès, Paweł Romańczuk, Andrzej Załęski - Carp's Head

Le parcours de Ghédalia Tazartès est tortueux. C'est le moins qu'on puisse dire, il est aussi tortueux que sa musique en fait. Cette espèce de poète sonore apparu dans les années 70 est une figure de l'ombre des musiques alternatives françaises. Il n'a jamais appartenu à aucune scène et s'est toujours détaché de tout mouvement, il a aussi pu quitter le monde musical pendant 10 ans pour y revenir dans les années 2000. Et jusqu'à cette période, il a toujours composé et réalisé ses disques seuls, avec quelques invités pour l'accompagner quand même, mais c'était sa musique, celle qu'il rêvait, qu'il composait, une musique furieuse et tropicale qui puisait ses sources dans le punk, le blues, le RIO,  l'underground, la musique concrète et le free jazz. Tazartès a toujours su surprendre, et les années 2010 nous surprendont encore pour les collaborations inédites qui voient le jour sous différents labels. Car après Super Disque  en compagnie de Jac Berrocal et David Fenech, Alpes avec les français GOL, Vooruit avec Chris Corsano et Dennis Tyfus, Ghédalia Tazartès nous propose maintenant un nouveau trio avec deux musiciens polonais issus de l'avant-garde : le multi-instrumentiste Paweł Romańczuk, et le percussionniste Andrzej Załęski.

Cette nouvelle collaboration nous entraîne sur des territoires "connus". Il s'agit toujours de folklores imaginaires, de musiques traditionnelles imaginées, de blues à la Tazartès. Mais l'imagination de ce musicien français complètement hors-norme et quelque peu déjanté semble comme bridé par ses nouveaux collaborateurs. Romańczuk et Załęski n'empêchent pas Tazartès de s'exprimer, non, ils le soutiennent et semblent le respecter profondément. Ils aiment sa musique et s'adaptent parfaitement à la personnalité unique de Tazartès, à sa voix primitive et ses incantations uniques. Seulement, tous les trois ont fait le choix de produire une musique très claire, très cadrée, une musique mélodique et rythmée simplement. On a l'impression que Tazartès collabore avec un duo pop-rock parfois, même si on est très loin de ça au final. Car au final, on est toujours dans une sorte d'art brut composé avec une multitude d'instruments et un chanteur unique, un art brut qui puise ses racines dans le blues et la musique populaire polonaise, où les éructations rauques de Tazartès s'entretiennent avec des accordéons, des guimbardes, des guitares, des violons, des percussions, ainsi qu'avec des "objets sonores" étranges.

Dans Carp's Head, on a neuf pistes qui forment autant d'univers singuliers, oniriques et fantasmés. Cette collaboration n'offre pas un nouveau tournant, mais une autre facette de ce que la musique de Tazartès peut être. On retrouve un Tazartès plus calme, plus cadré, mais aussi plus clair, un Tazartès qui choisit chaque direction avec prudence. Cette collaboration nous permet de découvrir deux instrumentistes polonais singuliers, qui comme Tazartès, ne s'arrêtent à aucune étiquette, et n'ont  peur de franchir aucune barrière. Trois artistes en somme qui créent une musique unique, une musique qui ne nie pas son histoire et ne cherche surtout pas à s'en détacher, une musique qui revisite l'histoire, qui revisite les traditions et les folklores, avec romantisme, musicalité, émotion et imagination.


GHÈDALIA TAZARTÈS / PAWEŁ ROMAŃCZUK / ANDRZEJ ZAŁĘSKI - Carp's Head (LP, Monotype, 2016) 


Laurence Crane - Sound of Horse

Laurence Crane est un compositeur anglais qui a commencé à écrire des pièces dans les années 80. Oui, ça fait bien une trentaine d'années qu'il compose, et qu'il explore des voies nouvelles et magnifiques, et pourtant, Sound of Horse n'est que le troisième disque qu'il publie. Il y a eu ses œuvres pour piano jouées par Michael Finnissy éditées à la fin des années 2000, ses Chamber Works par l'Apartment House récemment publiées sur Another Timbre, et ce dernier qui regroupe également des compositions pour petit ensemble, réalisées par le sextet norvégien Asamisimasa.

On retrouve sur celui-ci deux pièces déjà présentes sur Chamber Works : Riis et John White in Berlin. Deux pièces complétées par trois autres compositions inédites, réalisées par un ensemble purement instrumental (clarinette, violoncelle, guitare, piano, orgue électrique, percussion et voix). Toutes ces compositions sont proches et différentes. On retrouve l'économie de moyens propre à Laurence Crane, une économie qui n'est pas du minimalisme à proprement parler, mais un choix esthétique qui tend à créer de nouvelles formes avec des matériaux très simples et banales. Laurence Crane compose ses pièces à partir d'accords et d'arpèges très simples, de bourdons, de mélodies et de cadences tout ce qu'il y a de plus commun. Et pourtant, grâce aux résonances, aux pauses, aux superpositions, aux durées et aux répétitions, Laurence Crane parvient à composer une musique unique, fraiche et innovante.

Sound of Horse  regroupe des pièces qui présentent très bien le travail de ce compositeur anglais. Des compositions où la simplicité et la banalité créent de la beauté. Mais une beauté qui n'est pas commune, une beauté unique et personnelle, qui est le véritable travail du compositeur, et pas simplement le fruit de l'usage des matériaux utilisés. Je n'ai cependant pas trouvé Sound of Horse aussi renversant que les Chamber Works, c'est très beau toujours, et ce disque peut être une bonne introduction au travail de Crane, mais les réalisations ne sont pas forcément aussi bouleversantes et justes que celles de l'Apartment House, elles sont très propres ici, très fines, mais elles ne semblent pas toujours atteindre la pointe de beauté propre à chaque pièce de Crane.


LAURENCE CRANE / ASAMISIMASA - Sound of Horse (CD/2LP, Hubro, 2016)


The Necks - Unfold

On va bientôt arriver au vingtième album de The Necks, en presque trente années d'existence. En soi, ce n'est pas extraordinaire, mais ce qui l'est plus, c'est que le trio parvient à conserver une esthétique droite et reconnaissable, tout en se renouvelant au fil des années. Et avec Unfold, la première chose qui change, c'est le format de publication, car si une version vinyle de Mindset et Vertigo était déjà proposée en plus des CD, Unfold reste le premier disque de The Necks qui ne soit pas édité en CD, et qui a clairement été conçu pour une édition vinyle, avec quatre improvisations d'environ vingt minutes.
Ce que j'apprécie le plus avec The Necks, c'est certainement cette capacité à maintenir un haut niveau de tension avec une matière qui paraît redondante, comme un trio jazz-rock pourrait jouer une pièce de Steve Reich. Quand ils jouent une heure sur un disque, on n'a pas forcément l'impression que le morceau ait beaucoup évolué au fil de cette heure, et pourtant, on reste captivé durant tout ce temps. Donc en vingt minutes, c'est un vrai condensé, quatre spots de The Necks qui explosent presque. Ce nouveau format rend l'écoute encore plus tendue, plus intense, on a à peine le temps de voir l'improvisation se développer et se finir qu'on enchaîne avec autre chose. Autre chose qui reste un prolongement, qui n'est pas une suite ni un développement du morceau précédent, mais qui reste dans la continuité pour former un tout cyclique et organique.

Et si Vertigo, le précédent opus de The Necks, abordait la musique avec un aspect un peu cinématographique, Unfold revient à l'improvisation onirique avec une touche vintage cette fois. Le rêve, bien sûr, il est en grande partie induit par les improvisations modales au piano de Chris Abrahams, mais aussi par Tony Buck, cet étrange batteur qui produit des chaos métronimiques avec un toucher suavement survolté. Mais s'il n'y avait que ces deux-là, le rêve deviendrait ennui, redondance, et c'est là qu'intervient Lloyd Swanton, ce contrebassiste qui n'arrête pas de nous réveiller et de rééquilibrer ces improvisations avec des notes sèches et répétitives, dures et brutales. Tout ça est typique de The Necks, il reste juste que sur Unfold, Chris Abrahams utilise régulièrement un orgue électrique seul ou en accompagnement du piano pour produire des accords simples et tenus qui apportent une couleur encore plus "rock" et un peu vintage à ces nouvelles improvisations de The Necks.

Je ne suis franchement pas fan des publications vinyles, mais là, je pense que The Necks a vraiment joué le jeu et s'est adapté à ce format. Le trio s'est adapté et cette adaptation leur a permis de se renouveler et de proposer quelque chose de frais d'une part, mais aussi de plus intense et tendu qu'auparavant. Et on se retrouve avec un des plus beaux et emblématiques disques de ce trio incontournable.


THE NECKS - Unfold (2LP, Ideologic Organ, 2017)


Taku Unami / Devin DiSanto

Depuis le début des années 2000, Taku Unami n'a pas cessé de surprendre et de multiplier les collaborations. Il a commencé comme improvisateur, avec de nombreuses autres figures de l'improvisation libre et de la scène onkyo (Taku Sugimoto, Otomo Yoshihide, Ferran Fages). Il s'est tout de même très vite démarqué par une approche parfois plus conceptuelle, en tout cas plus réfléchie et originale, notamment dans ses enregistrements avec Mattin, Jean-Luc Guionnet, Radu Malfatti ou Keith Rowe, en proposant une musique de plus en plus unique, personnelle et défiante, en compagnie d'Annette Krebs, Takahiro Kawaguchi ou Eric La Casa.

Sa dernière collaboration en date, publiée à la fin de l'annnée dernière sur erstwhile, et malheureusement un peu cachée par la sortie de The Room Extended, est certainement la plus troublante et sauvage qu'il ait jamais produite. Il s'agit cette fois d'un duo avec le jeune musicien américain Devin DiSanto, enregistré en live lors du festival Amplify en 2015, dans une petite galerie new-yorkaise. Cette collaboration sans titre résiste certainement à toute tentative de description et défie toute attente que n'importe quel auditeur, même le plus averti, pourrait avoir.


Durant ce concert, qui dura à peine trente minutes, Taku Unami et Devin DiSanto explorent des territoires complètement inédits. Ils explorent une musique qui remet en question la place de l'artiste et du musicien, du public et de l'écoute, de la création et des habitudes musicales. Le concert proposé est un vrai défi proposé au public, pas le genre de défi chiant qui joue sur la radicalité ou l'extremisme propres au silence ou au bruit, aux très longues durées ou au minimalisme, mais le genre de défi qui va au-delà de toutes nos attentes, de toutes nos habitudes : un défi à l'imagination et à la création.

Sur la base de programmes aléatoires définissant le déroulé du concert, Devin DiSanto et Taku Unami jouent les plans d'une machine interrogative et enchainent et superposent tout ce qui est possible : extraits pop, chants discrets, objets lancés, bruits blanc et électronique, questions-réponses avec un voix informatisée établissant une sorte de diagnostic, nappes synthétiques, micro-contacts. La musique s'enchaine comme ces suites d'averbes ou de nombres récités par DiSanto : de manière machinale, froide, constante, et aléatoire. Tout peut arriver, à n'importe quel moment, et rien ne le laisse présager. Taku Unami et Devin DiSanto se jouent de nos attentes et de nos habitudes : ils utilisent des matériaux connus, mais structurés de manière sauvage et inattendue, de manière aléatoire et surréaliste.

Loin de l'improvisation ou de la musique électroacoustique, ce duo propose une nouvelle forme proche du surréalisme et de l'écriture automatique : une forme innovante, créative, défiante et fraîche. Il propose une musique inattendue et nihiliste qui n'hésite pas à se jouer du public comme de toutes formes musicales, qui joue avec les codes musicaux aussi bien qu'avec les codes sociaux.


TAKU UNAMI / DEVIN DISANTO (CD, erstwhile, 2016)



Keith Rowe - The Room Extended

Voilà plusieurs années maintenant que Keith Rowe n'avait pas publié un solo enregistré en "studio", depuis 2007 avec The Room  en fait. Entre temps on a pu entendre de nombreuses collaborations (avec Radu Malfatti, Taku Unami, Graham Lambkin, Christian Wolff et John Tilbury pour ne citer que les plus marquantes) et quelques enregistrements live, mais jamais d'enregistrements "studio". J'utilise les guillemets car The Room, tout comme The Room Extended, sont des disques qui n'ont pas été réellement conçus en studio au sens propre du terme, mais au calme, dans la maison de Keith Rowe. Et ce dernier, un coffret de quatre CD qui réunit plus de 240 minutes d'enregistrements, a été préparé et enregistré sur une période de trois années. Autant dire que j'attendais cette sortie monumentale avec impatience, et s'il y avait un disque de 2016 que je conseillerais, aux admirateurs de KR aussi bien qu'à ceux qui voudraient découvrir son travail, ce serait celui-ci.
Le lieu de création, la durée des disques, comme la photo d'un scanner personnel qui illustre le coffret donnent le ton : The Room Extended est une œuvre grave, immersive, épique et intime. Comme je le dis souvent, KR fait toujours la même chose, mais ce n'est jamais pareil, il évolue constamment vers de nouveaux horizons. On retrouve la guitare préparée sur table, presque seule sur le premier disque, une guitare de plus en plus abstraite et réduite, de plus en plus silencieuse et discrète, mais qui explose toujours au moment le moins attendu. On retrouve aussi la radio bien sûr, ces radios qui sont un peu la marque de fabrique de KR, et qui intègrent le monde extérieur dans l'expérience très personnelle de l'écoute, ainsi que de nombreux disques de classiques (extraits d'opéras, de quatuor à cordes ou de sonates pour piano, de symphonies romantiques et de concerto classiques qui sont la base des écoutes de KR).

Ces extraits se glissent doucement dans des préparations abrasives et rudes, elles se font discrètes puis de plus en plus présentes, se superposent parfois sans problème, et ne s'opposent jamais à la musique de KR. Elles nous plongent en fait plus profondément dans son intimité, dans ce qui le berce et l'émeut. Car la musique de KR, si elle est semble toujours la même sans être jamais identique, c'est parce qu'elle est le reflet exact de ce qu'est KR à l'heure où il joue. Ici, nous avons le reflet de sa personnalité, à domicile, durant trois années. Trois années où il a exploré ses outils de manière toujours innovante, où il a cherché à construire une musique nouvelle, avec des structures dessinées, ou peintes.

De plus en plus clairement, sa musique se démarque aussi bien de l'improvisation que de la composition. Elle atteint un niveau toujours plus tangible de forme, de plasticité, de couleur. Keith Rowe ne compose pas à proprement parler, il n'improvise pas non plus, il fait de la musique comme un peintre (une activité qu'il a pu exercer parallèlement) : sa musique se construit selon des formules précises où il s'agit d'équilibrer les plans, les tons, les couleurs, de construire du mouvement à partir de formes fixes, de développer des structures narratives grâce à des procédés plastiques ou sonores et abstraits, etc.

Chaque disque représente l'évolution de lignes, de courbes et de formes géométriques à travers des couleurs personnelles faites de grésillements, de crépitements, d'explosions retenues, de souffles, de tremblements, d'interruptions médiatiques et musicales, de passions et d'émotions. Chaque disque représente l'évolution et le travail de Keith Rowe durant trois années. Un travail passionné, intense, nouveau, profond, et très personnel. Un travail touchant et émouvant qui dépeint quelque chose de sombre mais qui donne de l'espoir et laisse rêveur en fondant de nouvelles bases musicales, en fondant une nouvelle manière de composer : une manière qui allie merveilleusement l'abstraction, la plasticité, la passion et le sonore.


KEITH ROWE - The Room Extended (4CD, erstwhile, 2016)